Ce qui se passe
Shopify annonce le 10 septembre que toutes ses applications mobiles repassent en Swift et Kotlin. En 2020, l'entreprise avait tout misé sur React Native, et encore en janvier 2025 un billet maison écrivait que l'avenir du framework était radieux. Le texte ne renie rien : React Native a tenu ses promesses, une seule implémentation, des développeurs sans bagage mobile capables de contribuer, et plus de course à la parité entre plateformes.
Ce qui a changé, c'est une hypothèse de départ. La décision de 2020 reposait sur le coût d'écrire deux fois la même fonctionnalité. Avec des agents de code capables d'implémenter la version Android à partir de la version iOS, et inversement, ce coût ne pèse plus assez pour justifier une couche de framework et de dépendances entre le code et la plateforme. Shopify a prototypé avant de trancher : plusieurs parties centrales de ses plus grosses applications reconstruites en natif par des agents, avec un résultat jugé surprenant.
Comment ils migrent
Le choix s'est porté sur la réécriture complète plutôt que la migration progressive : les agents s'en sortent bien avec la version React Native comme référence, et les prototypes montraient une vitesse de reconstruction impossible avant. L'application Shop, régulièrement en tête de sa catégorie sur les stores, est passée d'une preuve de concept à une application native publiée en 12 semaines. L'application Shopify est en cours et sortira cette année ; les autres suivront.
Pointer un modèle sur le code React Native et lui demander la version native en une fois ne marche pas, écrivent-ils : même avec des spécifications figées, on obtient une masse de code impossible à maintenir. D'où Helix, un système qui découpe un écran en points de contrôle relus en quelques minutes, puis les construit un par un. Chaque point doit prouver son comportement par des tests, correspondre visuellement à l'application en production, survivre à deux relecteurs adversariaux, puis obtenir l'accord d'un humain avant d'être commité. Les retours de chaque relecture sont mémorisés, et la boucle gagne en autonomie.
Le goulot suivant était le simulateur : un agent modifie du code en secondes mais met des minutes à le tester, parce qu'il passe par l'arbre d'accessibilité ou des captures d'écran. La réponse est architecturale : la logique métier est découplée de l'interface et tourne sans écran sur un poste de travail, exposée aux agents par une CLI qui inspecte l'état, navigue et agit en millisecondes. Le simulateur n'intervient que pour les tests de bout en bout, piloté par la même CLI en mode distant.
Ce que ça change pour l'écosystème
- React Native Skia : Shopify finance jusqu'à fin 2026 ; William Candillon forkera le dépôt sous un nouveau nom, l'original sera archivé ensuite.
- FlashList (environ 2 millions de téléchargements par semaine) : Shopify continue de corriger ce qui casse la compatibilité et discute avec plusieurs entreprises pour une reprise à long terme.
- Restyle : archivé, maintenu jusqu'à fin 2026, fork bienvenu.
À retenir
C'est le choix d'une entreprise qui peut se payer deux équipes natives et un outillage d'agents sur mesure, pas une mesure générale sur React Native. Mais le raisonnement est transposable : quand l'argument d'un framework est de ne pas écrire deux fois, il vaut la peine de remesurer ce que « deux fois » coûte aujourd'hui.